Tout le bleu du temps
_L'homme ne prend pas la douleur au sérieux quand c'est pas sa chair..._
.– Lefa
Je suis couché sur le grand lit de la maison. À mes côtés, mon petit frère, celui que je précède. Ma sœur. Mon grand frère. Mon petit frère, le benjamin, fait son entrée dans la pièce. La marmaille au complet. Deux heures avant, c'est notre grand frère qui nous faisait l'honneur de sa présence après plus de huit heures de route entre Port-au-Prince et Cap-Haïtien. Pèlerins est-on depuis qu'on a décidé de poursuivre la guerre à Port-au-Prince alors que la famille est exilée au chef-lieu du Grand Nord.
Je me rappelle à l'instant combien je déteste Port-au-Prince et combien je l'aime. Amour et haine demeurent deux faces d'une même pièce. Cette ville fait naître en moi cette guerre dont je sors toujours vaincu. Entre elle et moi, demeure cette plaie à traverser.
Maman est partie il y a peu. Elle ne tardera pas à revenir. Elle s'est tellement accommodée à la vie Capoise qu'elle s'est fait plein d'amies. Elle assiste à une veillée de l'une d'entre elles. Les gens n'en finissent pas de mourir dans ce pays. C'est la veille de son anniversaire. Ce qui explique en partie notre arrivée. Elle ne veut rien, nous a-t-elle fait comprendre. Pas de célébration ni rien. Les dettes l'accablent et marquer son jour n'a jamais été son délire.
J'agis toujours en fonction de ce que désirent mon corps et mon cœur. Depuis quelques semaines, ils me chantent incessamment : Cap-Haïtien. J'y suis depuis près d'une semaine et le guerrier que je crois être ne pouvait rêver de mieux en guise de repos.
Revoir ma mère, ça vaut tous les prix, les amours improvisées, la gloire... J'en ai même pas besoin. Malheureusement, les choses sont exactement comme on n'aurait pas voulu qu'elles soient. Je n'ai pas le temps d'admirer le bleu du temps, la jungle de Port-au-Prince ne sait pas attendre. Moi, j'ai bien envie de traîner des pattes ici. Trop tôt est-il pour moi de replonger dans la fournaise.
Depuis l'avalanche de prix reçus et la soudaine grimpée de ma côte dans le milieu littéraire, la pression quant aux attentes ne s'est guère ménagée. Tel éditeur attend de moi tel livre. Tel jeune poète attend de moi un avis concernant un manuscrit. Tel aîné me recommande tel livre à lire. Il me fallait être loin de Port-au-Prince pour savoir où est-ce que j'en suis avec la littérature. Si c'est vraiment ce que j'aurai envie de faire demain. Ou juste une escale avant de passer à autre chose. Savoir si ma décision de ne plus écrire tient du réel. Y parviendrai-je ? Je ne la trahis pas rien qu'en laissant naître les lignes ?
Récemment, on m'a demandé de ce quoi est-ce que j'ai peur lorsque j'écris. J'ai dit rien. J'aurais dû ne rien dire. Je ne juge pas correcte ma réponse. De quoi est-ce qu'on a peur lorsqu'on écrit ? L'écriture serait-elle un acte guidé par la peur ?
J'ai fait le vœu de ne plus écrire. J'en ai parlé autour de moi. Mais, il me reste tant de choses à dire. Je ne suis pas un homme heureux. Je suis de la race des hommes tristes. Et j'ai tant été bouleversé ces derniers temps. Au téléphone, il y a peu de temps, papa a dit que je suis aussi fort que lui, moi je sais que la vie que je mène me force à être à un cran plus haut. Il n'est peut-être point question de force, il faut que je sois littéralement autre que moi pour continuer ma route épineuse.
Ce soir, je suis chez moi. Aux pieds de ma mère. Mes frères et ma sœur y sont également. Ce n'est pas toutes les nuits qu'on est tous réunis sous les étoiles Capoises. C'est même chose rare. Mais, il manquera toujours quelqu'un au portrait de famille.
Jephte Estiverne
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